Un juif, un chrétien, un musulman
Eric-Emmanuel Schmitt

Littérature · Romans

La Part de l'autre

La Part de l'autre

Résumé

« 08 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ? Cette minute-là aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde. »

 

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Critiques

Le Figaro Littéraire - « La part de l'autre »

Bruno Corty
Dites "uchronie" et aussitôt les visages se ferment, les sourcils se froncent. S'agirait-il d'une insulte ? D'une secte ? D'un groupe de rock trash ? Non, juste d'un genre littéraire un peu particulier. On peut dire, par exemple, que le nouveau roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l'autre, est une uchronie. Inutile de vous ruer sur votre dictionnaire préféré.…

Le Point - « La part de l'autre »

Pierre Billard
(...) Eric-Emmanuel Schmitt, moraliste, dédouble le triste héros pour réfléchir sur l'innocence et la culpabilité, la liberté et la responsabilité de tout individu. Un numéro d'équilibriste intrépide. (...) Loin d'illustrer les grandes heures historiques du Führer, Schmitt évoque Hitler dans trente scènes int…

Magazine Littéraire - « La part de l'autre »

Gérard de Cortanze
Eric-Emmanuel Schmitt élève le débat et situe son roman entre La deuxième mort de Ramon Mercarder et le transport de A.H Dans le premier livre, Jorge Semprun évoquait toute l'histoire du mouvement communiste de la guerre d'Espagne à la mort de Staline, à travers un héros particulier, dont l'homonyme 'réel' avait été l'ass…

La Tribune de Genève - « La part de l'autre »

E.D.
(...) Pas plus qu'on ne naît femme pour Simone de Beauvoir, on commence dictateur dans la vie. Il existe un moment où le moindre coup de pouce possède son importance.(...) Un ouvrage construit et argumenté. Le français écrit en pleine pâte, un peu comme peignent certains artistes généreux de leur palette. Il y a de l'amour, de l&…

Le Monde - « La part de l'autre »

Raphaëlle Rérolle
Juste après " peut-on rire de tout ? ", la question « peut-on faire de la fiction avec tout ? » semble toujours promise à un avenir prospère -- la vie de Salman Rushdie, dans les dix années qui ont suivi la Saint-Valentin 1989, l'a clairement montré. Cette interrogation Eric-Emmanuel Schmitt a bien dû l'entendre mille fois déjà. Et…

Le Soir (Belgique) - « La part de l'autre »

Jacques de Decker
Quels facteurs dominent l'histoire ? Les grands courants collectifs ou les impulsions individuelles ? Le cours des choses se modifie-t-il par injection d'idées isolées qui ont une incidence démultipliée sur leur déroulement, ou au contraire faut-il qu'un faisceau d'éléments converge pour que le fleuve du temps modifie son cours ? Cette question est…

Paris-Match - « La part de l'autre »

Jérôme Béglé
- Votre livre est divisé en deux voix : celle de Hitler et celle d'Adolf H., qui lui est devenu peintre. Où s'arrête le travail de l'historien et où commence celui du romancier ? -Tous les personnages que je cite ont existé. Je n'ai inventé ni le nom ni l'identité des logeuses, ni celui des marginaux que Hitler a rencontrés. Mais j'ai invent&…

Commentaires

« Voici le livre qui m’a... »

Voici le livre qui m’a le plus coûté

L’enjeu ? Décrire un monstre et le comprendre. Le risque ? Se rendre compte que le monstre n’est pas si loin de soi. Le plaisir ? Sauver non pas le monstre qui reste impardonnable mais l’humanité en postulant que cela aurait pu être autrement.Le résultat ? Qu’il est inconfortable d’être un homme !

L’idée du livre m’est venue à Vienne, lors de la première autrichienne du Visiteur. L’élégant étudiant aux cheveux longs qui me faisait visiter la ville m’emmena prendre un chocolat chaud dans un café et, lorsque nous nous sommes assis sur la banquette, il me précisa : C’est ici que venait Adolf Hitler lorsqu’il préparait le concours de l’Académie des Beaux Arts. Quel dommage qu’il n’ait pas réussi, répondis-je.

Dans les jours qui suivirent, ma boutade me sembla moins superficielle qu’elle m’était apparue d’abord. Comment un jeune homme de dix sept ans qui adore la musique, le théâtre et la peinture, qui rêve avec noblesse de devenir un artiste, comment ce jeune homme naïf, idéaliste, enthousiaste et respectable est-il devenu un dictateur meurtrier, un barbare qui met le monde à feu et à sang, une honte pour l’idée que l’humanité a d’elle-même ? Quel rapport entre l’apprenti artiste et le tyran accompli ?

Le jeune homme nous ressemble : c’est nous. Mais le dictateur, est-ce nous encore ? Comment cela se fabrique-t-il, Hitler, dans l’atelier humain ? Il m’apparut que l’échec, la frustration, l’exclusion, la rancœur étaient les évènements, voire les structures, qui permettaient de passer du Hitler jeune au Hitler plus âgé.

Tout commençait donc à Vienne, en octobre 1908, lorsque le jury des Beaux Arts lui refuse l’accès aux études de peinture. A cette époque là, Hitler n’est pas antisémite, il n’y a même pas pour lui de problème juif. Il ne deviendra antisémite que lorsqu’il aura ‘besoin’ de l’être, comme on a besoin d’une pommade sur une blessure. A cette époque là, Hitler est déjà solitaire, sans vrais amis, sans fiancée, sans sexualité, mais l’on peut encore penser que c’est dû à sa jeunesse et à son arrivée à Vienne. Ce n’est pas encore un destin…Ni une fatalité…

L’Histoire va faire Hitler autant qu’il va faire l’Histoire. Pour ce clochard qui vit dans des asiles pauvres, il faudra la guerre de 1914 pour être réintégré à la société. Le combat exacerbera son nationalisme. Puis il faudra la défaite de 1918, l’inique traité de Versailles, le péril rouge, pour créer la haine antisémite. Et il faudra cette haine pour qu’explose un talent d’orateur démagogue jusque là ignoré. L’Histoire le fabrique, certes, mais il se fabrique lui-même son interprétation de l’Histoire. Il choisit de réagir ainsi. Il pourrait réagir autrement.

Mon roman présente deux destins, celui du vrai Hitler et celui de l’autre, le virtuel, le peintre Adolf H. qu’il aurait pu devenir. L’un mourra suicidé dans son bunker en 1945. L’autre mourra de vieillesse, à Los Angeles, peintre mineur apprécié mais discuté, vivant dans un vingtième siècle qui n’aura pas connu le nazisme hitlérien. Mon roman suit constamment deux destins mais il est en fait le roman de la liberté. Il dépend de nous d’être ainsi, raciste ou tolérant, pacifiste ou belliciste, amant ou exterminateur. Ce n’est pas le jury des Beaux Arts qui fit entièrement Hitler en le refusant, c’est tout autant l’interprétation qu’en fit Hitler. Au lieu de tirer les leçons de cet échec, au lieu de réaliser qu’il n’avait pas assez travaillé, qu’il n’était pas encore prêt ou que, peut-être, il n’était pas assez doué, Hitler conclut ce jour-là : « Je suis un génie et personne ne s’en rend compte ! »

Ce refus d’admission aurait pu le remettre sur les rails ; il en fait une interprétation délirante et paranoïaque, une des premières dans la longue liste que va constituer sa vie…J’ai appelé le roman La part de l’autre parce qu’il présente un Hitler et l’autre, Adolf H. Mais le deuxième sens du titre est bien évidemment philosophique. Le vrai Hitler se ferme aux autres, s’isole, devient un démiurge indifférent à tout ce qui n’est pas lui.

L’Adolf H. virtuel s’ouvre aux autres, il découvre la part de l’autre dans une vie d’homme : la sexualité, l’amour, l’amitié, la paternité, l’enseignement, le deuil. C’est par cette thématique philosophique, que j’ai tenté d’échapper à l’arbitraire. Car il est arbitraire d’inventer l’autre vie d’Hitler, on peut imaginer n’importe quoi ! Le moyen pour moi d’éviter le n’importe quoi, de le réguler, de le canaliser c’était de dessiner ce trajet éthique : Hitler se ferme, Adolf H. s’ouvre ; Hitler instrumentalise les autres, Adolf H. leur laisse prendre de plus en plus de place dans sa vie ; Hitler s’enivre de certitudes, Adolf H. souffre de doutes ; Hitler se croit exceptionnel, Adolf H. va découvrir qu’il est banal. 

J’ai souffert en écrivant ce livre mais je me suis aussi amusé. Je n’ai pu résister au plaisir de faire se rencontrer Adolf H. et Freud, de le coucher sur le divan du 18 Bergasse ; je me suis livré à quelques autres facéties dans la quatrième partie du livre, lorsque j’imagine un monde où le nazisme n’aurait pas eu lieu. Mais aucune de ses fantaisies n’est gratuite ni dépourvue de sens.

Par les séances de psychanalyse, je raconte l’enfance d’Hitler et montre qu’on peut se débarrasser d’une enfance. Par mes hypothèses géopolitiques, je m’interroge sur le poids de l’aventure hitlérienne dans l’histoire du monde : sans deuxième guerre mondiale, y aurait-il eu partage du monde entre Etats Unis et URSS ? Si l’Allemagne était restée une et unie, y aurait-il aujourd’hui un projet européen ? Et, suprême et sinistre ironie, sans la Shoa, y aurait-il eu création d’Israël en Palestine ?

Le roman ne m’intéresse que s’il est philosophique. Il doit être une machine à idées, provoquer la réflexion. Celui-ci m’a surpris moi-même. Je me suis retrouvé en face de pensées et de constatations que j’aurais préféré m’éviter.

Au fur et à mesure que je l’écrivais, je réalisais que ce roman était un piège. Un piège pour le lecteur. Un piège pour l’auteur. Pourquoi ? Parce que Hitler n’est pas à l’extérieur de nous, il est à l’intérieur. Il est l’un de nos possibles. Il est nous si nous nous laissons aller aux explications simplistes, aux recherches de bouc émissaire. Il est nous si nous voulons toujours avoir raison, si nous ne nous sentons jamais coupables. Il est nous si nous nous coupons de la réalité en lui préférant une théorie magique. Il est nous si nous laissons les pulsions de haine l’emporter sur l’élan altruiste. Notre pire ennemi est nous-mêmes. L’homme doit redouter l’homme.Tel se révélait le piège de La part de l’autre.

En donnant l’impression d’écrire la vie d’un autre Hitler, Adolf H., je démontrais que le véritable Hitler n’est pas un autre absolu, coupé de moi, mais qu’il est moi. Le monstre m’habite comme il habite tout homme, comme il habite l’humanité. Il est de notre responsabilité de le tenir toute notre vie en cage ou de le libérer…Ce roman philosophique est devenu, dans sa lecture comme dans son écriture, une épreuve philosophique.Un exercice de lucidité doublé d’un appel à la vigilance.Et c’est là ma plus grande fierté.

Innsbruck, 15 février 2002, Eric-Emmanuel Schmitt

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