Résumé

« 08 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. Que se serait-il passé si l’Ecole des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d’artiste ? Cette minute-là aurait changé le cours d’une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde. »

 

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Commentaires

« Voici le livre qui m’a... »

Voici le livre qui m’a le plus coûté

L’enjeu ? Décrire un monstre et le comprendre. Le risque ? Se rendre compte que le monstre n’est pas si loin de soi. Le plaisir ? Sauver non pas le monstre qui reste impardonnable mais l’humanité en postulant que cela aurait pu être autrement.Le résultat ? Qu’il est inconfortable d’être un homme !

L’idée du livre m’est venue à Vienne, lors de la première autrichienne du Visiteur. L’élégant étudiant aux cheveux longs qui me faisait visiter la ville m’emmena prendre un chocolat chaud dans un café et, lorsque nous nous sommes assis sur la banquette, il me précisa : C’est ici que venait Adolf Hitler lorsqu’il préparait le concours de l’Académie des Beaux Arts. Quel dommage qu’il n’ait pas réussi, répondis-je.

Dans les jours qui suivirent, ma boutade me sembla moins superficielle qu’elle m’était apparue d’abord. Comment un jeune homme de dix sept ans qui adore la musique, le théâtre et la peinture, qui rêve avec noblesse de devenir un artiste, comment ce jeune homme naïf, idéaliste, enthousiaste et respectable est-il devenu un dictateur meurtrier, un barbare qui met le monde à feu et à sang, une honte pour l’idée que l’humanité a d’elle-même ? Quel rapport entre l’apprenti artiste et le tyran accompli ?

Le jeune homme nous ressemble : c’est nous. Mais le dictateur, est-ce nous encore ? Comment cela se fabrique-t-il, Hitler, dans l’atelier humain ? Il m’apparut que l’échec, la frustration, l’exclusion, la rancœur étaient les évènements, voire les structures, qui permettaient de passer du Hitler jeune au Hitler plus âgé.

Tout commençait donc à Vienne, en octobre 1908, lorsque le jury des Beaux Arts lui refuse l’accès aux études de peinture. A cette époque là, Hitler n’est pas antisémite, il n’y a même pas pour lui de problème juif. Il ne deviendra antisémite que lorsqu’il aura ‘besoin’ de l’être, comme on a besoin d’une pommade sur une blessure. A cette époque là, Hitler est déjà solitaire, sans vrais amis, sans fiancée, sans sexualité, mais l’on peut encore penser que c’est dû à sa jeunesse et à son arrivée à Vienne. Ce n’est pas encore un destin…Ni une fatalité…

L’Histoire va faire Hitler autant qu’il va faire l’Histoire. Pour ce clochard qui vit dans des asiles pauvres, il faudra la guerre de 1914 pour être réintégré à la société. Le combat exacerbera son nationalisme. Puis il faudra la défaite de 1918, l’inique traité de Versailles, le péril rouge, pour créer la haine antisémite. Et il faudra cette haine pour qu’explose un talent d’orateur démagogue jusque là ignoré. L’Histoire le fabrique, certes, mais il se fabrique lui-même son interprétation de l’Histoire. Il choisit de réagir ainsi. Il pourrait réagir autrement.

Mon roman présente deux destins, celui du vrai Hitler et celui de l’autre, le virtuel, le peintre Adolf H. qu’il aurait pu devenir. L’un mourra suicidé dans son bunker en 1945. L’autre mourra de vieillesse, à Los Angeles, peintre mineur apprécié mais discuté, vivant dans un vingtième siècle qui n’aura pas connu le nazisme hitlérien. Mon roman suit constamment deux destins mais il est en fait le roman de la liberté. Il dépend de nous d’être ainsi, raciste ou tolérant, pacifiste ou belliciste, amant ou exterminateur. Ce n’est pas le jury des Beaux Arts qui fit entièrement Hitler en le refusant, c’est tout autant l’interprétation qu’en fit Hitler. Au lieu de tirer les leçons de cet échec, au lieu de réaliser qu’il n’avait pas assez travaillé, qu’il n’était pas encore prêt ou que, peut-être, il n’était pas assez doué, Hitler conclut ce jour-là : « Je suis un génie et personne ne s’en rend compte ! »

Ce refus d’admission aurait pu le remettre sur les rails ; il en fait une interprétation délirante et paranoïaque, une des premières dans la longue liste que va constituer sa vie…J’ai appelé le roman La part de l’autre parce qu’il présente un Hitler et l’autre, Adolf H. Mais le deuxième sens du titre est bien évidemment philosophique. Le vrai Hitler se ferme aux autres, s’isole, devient un démiurge indifférent à tout ce qui n’est pas lui.

L’Adolf H. virtuel s’ouvre aux autres, il découvre la part de l’autre dans une vie d’homme : la sexualité, l’amour, l’amitié, la paternité, l’enseignement, le deuil. C’est par cette thématique philosophique, que j’ai tenté d’échapper à l’arbitraire. Car il est arbitraire d’inventer l’autre vie d’Hitler, on peut imaginer n’importe quoi ! Le moyen pour moi d’éviter le n’importe quoi, de le réguler, de le canaliser c’était de dessiner ce trajet éthique : Hitler se ferme, Adolf H. s’ouvre ; Hitler instrumentalise les autres, Adolf H. leur laisse prendre de plus en plus de place dans sa vie ; Hitler s’enivre de certitudes, Adolf H. souffre de doutes ; Hitler se croit exceptionnel, Adolf H. va découvrir qu’il est banal. 

J’ai souffert en écrivant ce livre mais je me suis aussi amusé. Je n’ai pu résister au plaisir de faire se rencontrer Adolf H. et Freud, de le coucher sur le divan du 18 Bergasse ; je me suis livré à quelques autres facéties dans la quatrième partie du livre, lorsque j’imagine un monde où le nazisme n’aurait pas eu lieu. Mais aucune de ses fantaisies n’est gratuite ni dépourvue de sens.

Par les séances de psychanalyse, je raconte l’enfance d’Hitler et montre qu’on peut se débarrasser d’une enfance. Par mes hypothèses géopolitiques, je m’interroge sur le poids de l’aventure hitlérienne dans l’histoire du monde : sans deuxième guerre mondiale, y aurait-il eu partage du monde entre Etats Unis et URSS ? Si l’Allemagne était restée une et unie, y aurait-il aujourd’hui un projet européen ? Et, suprême et sinistre ironie, sans la Shoa, y aurait-il eu création d’Israël en Palestine ?

Le roman ne m’intéresse que s’il est philosophique. Il doit être une machine à idées, provoquer la réflexion. Celui-ci m’a surpris moi-même. Je me suis retrouvé en face de pensées et de constatations que j’aurais préféré m’éviter.

Au fur et à mesure que je l’écrivais, je réalisais que ce roman était un piège. Un piège pour le lecteur. Un piège pour l’auteur. Pourquoi ? Parce que Hitler n’est pas à l’extérieur de nous, il est à l’intérieur. Il est l’un de nos possibles. Il est nous si nous nous laissons aller aux explications simplistes, aux recherches de bouc émissaire. Il est nous si nous voulons toujours avoir raison, si nous ne nous sentons jamais coupables. Il est nous si nous nous coupons de la réalité en lui préférant une théorie magique. Il est nous si nous laissons les pulsions de haine l’emporter sur l’élan altruiste. Notre pire ennemi est nous-mêmes. L’homme doit redouter l’homme.Tel se révélait le piège de La part de l’autre.

En donnant l’impression d’écrire la vie d’un autre Hitler, Adolf H., je démontrais que le véritable Hitler n’est pas un autre absolu, coupé de moi, mais qu’il est moi. Le monstre m’habite comme il habite tout homme, comme il habite l’humanité. Il est de notre responsabilité de le tenir toute notre vie en cage ou de le libérer…Ce roman philosophique est devenu, dans sa lecture comme dans son écriture, une épreuve philosophique.Un exercice de lucidité doublé d’un appel à la vigilance.Et c’est là ma plus grande fierté.

Innsbruck, 15 février 2002, Eric-Emmanuel Schmitt

Critiques

Le Figaro Littéraire - « La part de l'autre »

Dites "uchronie" et aussitôt les visages se ferment, les sourcils se froncent. S'agirait-il d'une insulte ? D'une secte ? D'un groupe de rock trash ? Non, juste d'un genre littéraire un peu particulier. On peut dire, par exemple, que le nouveau roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l'autre, est une uchronie. Inutile de vous ruer sur votre dictionnaire préféré. Vous ne trouverez pas trace de ce mot à consonance barbare. Et pourtant, ce néologisme inventé en 1876 par le philosophe Charles Renouvier figurait encore dans le Nouveau Larousse Illustré en 1913 avec cette définition : " Uchronie (nom féminin) : utopie appliquée à l'histoire ; histoire refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être." Exemple : " Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé. "

(…)L'idée de Hitler, artiste accompli ou raté, bien dans sa peau ou écumant de rage, revient aujourd'hui sous la plume d'Eric-Emmanuel Schmitt. Son livre est une uchronie de la plus belle eau : Et si Hitler avait été accepté aux Beaux-Arts le 8 octobre 1918 ? Qu'aurait été sa vie ? Que serait devenu le monde ? En bon uchroniste, Schmitt aurait dû se contenter de nous raconter cette vie réussie dans un autre monde. Or que fait-il ? Il dynamite les règles du genre et écrit en alternance, la vraie vie de Hitler et son faux destin. Un choix qui surprend. A quoi bon nous raconter ce que nous savons déjà ?

En fait, Schmitt choisit surtout d'évoquer les années de jeunesse de Hitler, celles qui vont jusqu'à la première guerre mondiale. De cette époque-là, le lecteur moyen ne sait pas grand-chose. Il se surprend, horrifié, à trouver le personnage plutôt humain.
" C'était le but du jeu, affirme Schmitt. Montrer qu'on ne naît pas monstre, mais qu'on le devient. J'ai d'ailleurs pensé un temps intituler le roman Archéologie d'un monstre. Hitler avait un beau rêve : être peintre, jusqu'à son échec, c'était quelqu'un de fréquentable. D'étudiant, il est devenu pauvre. De cette exclusion, la rancoeur - le ' ressentiment ', dit Nietzsche - est née. Son intégration s'est faite par la guerre. Du coup, à ses yeux, la guerre est devenue un principe de l'existence. La défaite de l'Allemagne en 1918 a été un autre traumatisme.

Ce qui m'intéressait, c'était de montrer comment se fabrique un homme. On est tous une même souche, qui peut donner à l'arrivée deux individus complètement différents. " Tandis que Hitler se ferme à lui-même et aux autres et bascule dans la folie qui conduira le monde et 55 millions d'individus à leur perte, Adolf H., son double positif joue les Don Juan, jouit de la vie, se rend à Paris, rencontre Breton et les surréalistes. Ce n'est pas un ambitieux. Juste un homme qui veut vivre en harmonie avec son temps.

La part de l'autre est un roman sérieux, grave, angoissant. C'est une belle machine littéraire, qui force le lecteur à se poser des questions, pas toujours évidentes, sur la part des ténèbres qui sommeille en lui. Comme toute réflexion sur le mal, elle mérite toute notre attention.

Bruno Corty

Le Monde - « La part de l'autre »

Juste après " peut-on rire de tout ? ", la question « peut-on faire de la fiction avec tout ? » semble toujours promise à un avenir prospère -- la vie de Salman Rushdie, dans les dix années qui ont suivi la Saint-Valentin 1989, l'a clairement montré. Cette interrogation Eric-Emmanuel Schmitt a bien dû l'entendre mille fois déjà. Et mille fois, sans doute, cet écrivain de quarante et un ans s'est plu à répondre, d'une voix ferme ( sans être jamais péremptoire, car telle n'est pas sa nature) : " le romancier a droit à tout." A tout, donc, y compris à faire de Jésus-Christ, de Ponce Pilate et d'Adolf Hitler des personnages de roman, à réinventer l'histoire pour la transformer en décor de romans et à repenser l'idée même de destin. A tout, vous dit-on, bien que jamais de manière gratuite. Pour ce philosophe de formation, qui s'est d'abord fait connaître par son théâtre, le roman se veut, en premier lieu, recherche de sens. Et son écriture, la manoeuvre destinée à extraire une perle de vérité du magma de l'univers.

D'où l'absolue nécessité de regarder le monde, pour tâcher de comprendre, puis de susciter la réflexion chez ses lecteurs. " A mes yeux, dit-il, et dans la perspective de Diderot, le but d'un roman est de semer, de choquer, de déconcerter, de troubler, de faire réfléchir. Comme ces 'meubles à causer' du XVIIIe siècle, " ni beaux ni laids, explique Schmitt, mais qui font parler. Il y a justement un objet chez lui, dans le neuvième arrondissement de Paris qu'il pourrait appeler " à causer " : une porte à caissons renversée qui fait office de table basse et dont l'acquisition lui coûta son premier cachet reçu pour Le Visiteur. Dans cette pièce, qui connut un immense succès, fut jouée plus de quatre ans de suite, se vit traduire comme toutes ses oeuvres théâtrales en très grand nombre de langues et inspira même un opéra, dieuétait déjà de la partie. Reçu chez le bon docteur Freud, qu'il soumettait à la question sur un mode on ne peut plus psychanalytique.

Quelques années plus tard, apparition du Christ, dans l'Evangile selon Pilate ( Albin-Michel, 2000) l'affaire n'avait rien d'anodin chez un auteur qui s'est rendu à l'évidence de Dieu un soir de 1989, au cours d'une ballade solitaire dans le désert. Depuis, Eric-Emmanuel Schmitt est croyant. Ce qui ne signifie pas dévot, ne supprime aucune de ses qualités philosophiques, mais leur permet au contraire de s'exprimer. " Avant cette date, j'écrivais beaucoup, mais j'enfouissais tout. Après, j'ai cessé de n'être plein que de moi-même, j'avais quelque chose à dire. Le monde n'était plus absurde, mais mystérieux. " C'est pour élucider ce mystère qu'il écrit, cherchant à travers chaque pièce, chaque roman, la clé de la nature humaine. Y compris dans ce qu'elle produit de plus monstrueux, comme a voulu le montrer La part de l'autre , le roman dont deux Adolf Hitler sont les héros.

Un texte bien écrit, très habilement mené mais qui laisse parfois le lecteur à distance - comme si celui-ci refusait l'horrible parenté qu'on lui propose, parce que l'auteur lui-même ne l'a pas vraiment acceptée jusqu'au bout.

Raphaëlle Rérolle

Le Point - « La part de l'autre »

(...) Eric-Emmanuel Schmitt, moraliste, dédouble le triste héros pour réfléchir sur l'innocence et la culpabilité, la liberté et la responsabilité de tout individu. Un numéro d'équilibriste intrépide.

(...) Loin d'illustrer les grandes heures historiques du Führer, Schmitt évoque Hitler dans trente scènes intimes qui projettent une lumière étrange et violente sur les coulisses affectives, sexuelles, caractérielles d'un extraordinaire autolâtre tentant d'incarner le héros nietzschéen. La réussite de ce portrait est étonnante.

Pierre Billard

Magazine Littéraire - « La part de l'autre »

Eric-Emmanuel Schmitt élève le débat et situe son roman entre La deuxième mort de Ramon Mercarder et le transport de A.H Dans le premier livre, Jorge Semprun évoquait toute l'histoire du mouvement communiste de la guerre d'Espagne à la mort de Staline, à travers un héros particulier, dont l'homonyme 'réel' avait été l'assassin de Trotsky. Dans le second livre, Georges Steiner retrouvait vivant dans un marais d'Amazonie un certain Hitler.

(...) La part de l'autre fait entrer la métaphysique dans l'Histoire, et va bien au-delà d'une fiction prenant pour personnage principal le triste chancelier.

(...)La part de l'autre évoque le double qui est en chacun de nous, notre part d'ombre et de mort. Habilement, Eric-Emmanuel Schmitt ne lève pas l'ambiguïté. S'agit-il d'un même personnage qui se dédouble, ou de deux personnages, portant le même nom et ayant deux vies bien distinctes - l'un entrant politique ; l'autre devenant peintre et assistant à l'ascension de son homonyme...

(...) Je le répète, La part de l'autre parle à chacun d'entre nous. Voilà un livre humain, terrible et nécessaire. Une leçon simple et tragique, en somme : de toutes les circonstances de la vie, le choix est celle où la méprise est la plus ordinaire. Quant au destin, il n'est rien d'autre qu'un leurre : une forme accélérée du temps.

Gérard de Cortanze

Le Soir (Belgique) - « La part de l'autre »

Quels facteurs dominent l'histoire ? Les grands courants collectifs ou les impulsions individuelles ? Le cours des choses se modifie-t-il par injection d'idées isolées qui ont une incidence démultipliée sur leur déroulement, ou au contraire faut-il qu'un faisceau d'éléments converge pour que le fleuve du temps modifie son cours ?

Cette question est taraudante, et elle ne préoccupe pas seulement les historiens et les philosophes. Elle est une des hantises des romanciers pour la simple raison que l'imaginaire les autorise à agir sur les événements comme ils l'entendent. Ils sont des démiurges qui n'agissent que dans le champ de la fantaisie mais qui nous permettent, à nous lecteurs, de rêver à propos de destins alternatifs, de faire la nique au fatalisme, de remonter la chaîne des causalités, et de partir dans d'autres directions.

(...) Parmi les personnages qui ont modifié en profondeur le déroulement du XXe siècle, Hitler s'impose évidemment en premier lieu. Son délire personnel a mis la planète à feu et à sang. Un romancier pourrait concevoir cette période sans Hitler : son récit tiendrait de la science-fiction. Eric-Emmanuel Schmitt est parti d'un autre présupposé : et si Hitler avait été un autre ? Si un fait s'était produit dans sa vie qui l'aurait éloigné de ses démons ? S'il avait pu éviter la politique, et s'il avait dès lors épargné sa politique au monde ?

C'est l'enjeu saisissant de son roman La part de l'autre qui est certainement un des livres les plus excitants pour l'esprit parus depuis longtemps. Schmitt est un étonnant manipulateur d'intrigues. Il dédie ce livre à un poseur de bombes artisanales, et il en est un à sa manière.

(...)Dans La part de l'autre, il se plaît à mener de front deux lignes narratives. En partant d'un événement déclencheur à double face. L'un des plus simples, au fond : la réussite ou non d'une épreuve.

(...)Schmitt construit au départ de ce binôme "reçu pas reçu" tout son roman : il oppose, chapitre après chapitre, le parcours de celui qui a été refoulé par les instances artistiques, qu'il appelle Hitler, et de celui qui, au contraire, a été accueilli par cette empyrée, qu'il nomme Adolf H. La vie du premier nous est hélas connue : Schmitt nous la narre à sa façon, privilégiant la sphère privée, ses étranges amours, son mélange de perversion et de puritanisme, proposant quelques interprétations qui montrent que Hitler, plus d'un demi-siècle après sa mort, entre dans le contingent des personnages explorables par la fiction.

Mais l'itinéraire de son double, Adolf H., est plus captivant, parce qu'il est totalement inventé. Il a un vrai talent, bien qu'il ne soit pas de ces artistes qui marquent leur époque. Il est écoeuré par la Grande Guerre, s'installe à Paris, fréquente les avant-gardes de Montparnasse, intéresse des marchands, épouse une juive américaine, se fait tout doucement oublier comme artiste, et meurt paisiblement en 1970 à Santa Monica, pratiquement le jour où un astronome allemand est le premier à poser le pied sur la Lune. Berlin, faut-il le dire, est devenue la capitale d'une Europe depuis longtemps pacifiée, puisque la deuxième guerre mondiale, à l'exception de quelques affrontements vite résolus à la frontière germano-polonaise, n'a jamais eu lieu...

C'est là que ce livre volontariste, entièrement construit sur un paradoxe, plonge dans une profonde mélancolie, et ne peut que semer le doute dans l'esprit. Si Adolf H. avait vécu, et non son répliquant monstrueux qui sema la haine, et pour longtemps encore, dans l'espèce humaine, que serions-nous devenus ? Aurions-nous été les mêmes ? Et quels auraient été nos autres à nous ? Ce livre paraîtra ludique à certains, mégalomane à d'autres, et pour des raisons sans doute valables. Il n'en reste pas moins une singulière machine à remuer les méninges, dont les ondes de choc nous poursuivront encore longtemps.

Jacques de Decker

La Tribune de Genève - « La part de l'autre »

(...) Pas plus qu'on ne naît femme pour Simone de Beauvoir, on commence dictateur dans la vie. Il existe un moment où le moindre coup de pouce possède son importance.(...) Un ouvrage construit et argumenté. Le français écrit en pleine pâte, un peu comme peignent certains artistes généreux de leur palette. Il y a de l'amour, de l'humour, des surprises et de l'émotion.

E.D.

Paris-Match - « La part de l'autre »

- Votre livre est divisé en deux voix : celle de Hitler et celle d'Adolf H., qui lui est devenu peintre. Où s'arrête le travail de l'historien et où commence celui du romancier ?

-Tous les personnages que je cite ont existé. Je n'ai inventé ni le nom ni l'identité des logeuses, ni celui des marginaux que Hitler a rencontrés. Mais j'ai inventé leur substance romanesque et leur physique. Je ne me suis en aucun cas autorisé à réécrire l'histoire. En tant que romancier, je suis entré dans la tête de ces personnages. J'ai pratiqué l'empathie en n'éprouvant aucune sympathie...

- Sous votre plume, Hitler est un metteur en scène...

- Jusqu'au bout il est fasciné par Wagner. Il épouse Eva Braun pour pouvoir mourir avec elle tels Tristan et Iseut. Jusqu'au bout, il est un mauvais peintre qui règle la société, son administration et sa vie comme un tableau ou un spectacle.

- Pourquoi avez-vous fait d'Adolf H. un peintre surréaliste ?

- Je ne voulais pas opposer un bon et un mauvais Hitler. Mais plutôt un être - Adolf H. - qui se laisse envahir par les gens qu'il rencontre, par ses pulsions, ses sentiments, et un autre qui ne lâche jamais prise, qui cultive une farouche volonté. Son leitmotive est : " Je me suis fait tout seul envers et contre tous. " Il a imposé à tout un peuple ce rêve de lui-même au point d'en faire l'un des plus grands cauchemars du siècle. Puisque Adolf H. admet qu'il peut survenir en lui des choses qu'il n'avait pas prévues, il est dans le droit-fil des surréalistes. Dali et Magritte ont une technique très académique, mais leur mode d'inspiration les singularise.

- Quand intervient la bascule entre ces deux personnages ?

- L'échec de Hitler au concours d'entrée à l'académie des Beaux-Arts de Vienne le transforme en clochard qui va errer de foyer en asile. Il devient frustré et aigri. Il n'est réintégré à la société que par le premier conflit mondial. Il imagine alors que la guerre est un principe de l'existence. Il trouve son modèle politique dans l'organisation militaire. Jusqu'à cette période, il n'est pas antisémite. Mais en 1918, aveuglé et gazé, il apprend la défaite de l'Allemagne sur son lit d'hôpital. Il se met à délirer, cherche une explication et un coupable : le Juif. Il n'en démordra pas.

- Vos deux personnages se différencient aussi par leur sexualité...

- Adolf H. assume complètement sa sexualité. Il est très libéré. A l'inverse, Hitler avait une absence totale de vie sexuelle. Il suivait en cela une théorie assez répandue dans les milieux d'extrême droite, selon laquelle il fallait garder sa sève pure pour la reproduction, c'est-à-dire vers 30-35 ans. Mais après, le pli est pris, et il est très difficile de s'en départir, surtout quand on est un homme public. On retrouve là aussi les deux grandes différences entre mes personnages : la sexualité est un rapport à autrui. L'un l'accepte, l'autre la refuse coûte que coûte.

- Adolf H. reçu par les Rothschild à Paris ! Vous poussez le bouchon un peu loin.

- Pourquoi ? Les Rothschild étaient déjà de grands collectionneurs. Le vrai Hitler a des amis juifs jusqu'en 1918. Intégré au milieu de l'art, il n'aurait jamais développé cet antisémitisme. Il n'est pas né avec la haine des juifs. Elle a grandi au fur et à mesure de son parcours. Or, comme ces deux hommes ont suivi deux chemins différents, leur conscience politique a dévié du tout au tout.

- Vous avez réutilisé une rencontre qui vous est chère. Celle du héros avec Freud.

- Comment s'en priver ? Ils étaient voisins, et cela aurait fait beaucoup de bien à Hitler. C'était pour moi un moyen de parler de l'enfance de mon personnage Grâce au psychanalyste, Adolf H. règle la plupart de ses problèmes. Avant, il s'évanouissait en voyant des femmes nues aux Beaux-Arts. Après sa rencontre avec Freud, il se marie et a une vie sexuelle et sentimentale normale.

- Le vrai Hitler a-t-il vu un psy ?

- Oui. En 1918, il est soigné sous hypnose par un disciple de Freud. Lorsqu'en janvier 1933 il arrive au pouvoir, ce médecin est alors professeur et annonce à ses élèves que l'homme qui dirige l'Allemagne est un fou. Deux mois plus tard, il est démis de ses fonctions. On lui interdit d'enseigner. Il s'enfuit à Bâle, en Suisse. Et en avril, on le retrouve suicidé dans sa chambre. Il avait juste eu le temps de cacher dans un coffre de la ville le dossier psychiatrique codé de Hitler. Je pense qu'un jour on finira par retrouver ce document.

- Parler de Hitler dans un roman, n'est-ce pas trop dangereux ?

- Bien sûr. Mais c'est encore plus dangereux de se taire. On finit par oublier qui il est, et on voit arriver Ben Laden. Au départ, ce type n'est pas profondément différent de nous : enfant et jeune adulte, Hitler n'était pas un monstre. Il le devient après 1918, à 30 ans.

- Vous êtes à la fois romancier et dramaturge. Quelle mention inscrivez-vous sur votre carte de visite ?

- Ecrivain. C'est celui qui exerce les deux. Au XVIIIe siècle, être écrivain signifiait être dramaturge. Ce n'est qu'au XIXe que l'on a décrété que le roman était tout et que le théâtre n'était plus grand-chose. Depuis que j'ai écrit mes trois romans, je comprends pourquoi le théâtre est si difficile. Le texte n'est pas tout. Il n'est que la nourriture des acteurs, du metteur en scène. Dans le roman, tout est dans le texte. Alors qu'au théâtre l'oeuvre totale est sur scène.

Jérôme Béglé

Publications

  • En langue Allemande, éditions Fischer Taschenbuch Verlag. traduit par Klaus Laabs
  • En langue bulgare, publié par Lege Artis
  • En langue coréenne, Balgunsesang Publishing Co
  • En langue française, éditions Albin Michel et livre de Poche
  • En langue grecque, paru aux Editions Kastaniotis, traduit par Kléoniki Douge
  • En langue italienne, paru chez Edizioni e/o en 2005, traduit par Alberto Bracci Testasecca: La parte dell'altro
  • En langue néerlandaise, paru chez Uitgeverij Atlas en 2010
  • En langue Norvégienne, éditions Pantagruel Verlag AS
  • En langue Polonaise, éditions Znak
  • En langue portugaise, paru chez Ambar en 2005, traduit par Carlos Correia Monteiro de Oliveira: A parte do outro
  • En langue russe, publié par Azbooka
  • En langue Suédoise, éditions Storm Forlag AB/Pantagruel Forlag
  • En langue Vietnamienne, éditions Nha Nam