Le Figaro - « La Secte des Egoïstes »
C’est un roman qui se dérobe à mesure qu’on le saisit, et qui nous raconte qu’il n’a pas eu lieu, et qui s’échappe et qui déçoit et qui est fait de cette déception même.
Pensez : le livre est consacré à un livre qui n’existe pas, dans un univers où n’existent que les livres. On pourrait se croire revenu aux peaux de lapin du défunt nouveau roman et au plus beau temps de la littérature pour rien qui occupa quelques temps morts de la conversation lorsque apparurent les ouvrages de Robbe-Grillet et le poisson surgelé, s'il n'y avait là qu'un exercice de potache ou un canular de normalien : Quelque chose comme une fièvre de l’écriture et une récréation de l’intelligence. Une liberté, en somme.
Un narrateur fatigué consulte des ouvrages savants dans la grande salle de la Bibliothèque nationale, et soudain supporte mal cette assemblée de visages usés comme des volumes trop longtemps pratiqués, et cette forêt de volumes ternis comme des visages sans histoire.
Alors il jette son bonnet par-dessus les imprimeries : pour sortir de ce mirage dans lequel il se fane, il demande un livre au hasard, qui le changera de sa routine. Il tombe sur un dictionnaire philosophique de 1798, qui lui apprend l’existence, au début du XVIIIe siècle, d’une secte des Egoïstes, et de son représentant, Gaspard Languenhaert.
Sur Languenhaert, on ne sait à peu près rien. Le narrateur n’a plus qu’à laisser tomber sa thèse. A la recherche succède l’enquête, qui bientôt va devenir quête.
C’est avec une espèce d’allégresse que notre personnage va fuir l’irréalité un peu comme on sort de la réalité : pour entrer dans l’imaginaire. Il fait beau, voici les dimanches flâneurs et les quais de la Seine, et bientôt Amsterdam sur les traces de Languenhaert, et demi-tour aussitôt, direction Le Havre; c'est une escapade et une escalade que raconte M. Schmitt.
Son narrateur raisonne si fort que son raisonnement ne tarde pas à prendre le volant dans cette course à la connaissance. Les amours supposées de Languenhaert, ses foucades, ses bizarreries et ses succès lui découvrent peu à peu l'inanité de toute chose. C'est un Diderot qui tourbillonne au lieu de philosopher, qui escamote au lieu de creuser. Mettons, tout au plus, qu'après le neveu de Rameau voici son petit cousin.Le narrateur a trouvé en Languenhaert la plus mouvante, la plus pernicieuse, la plus impossible des philosophies : Languenhaert a fondé son système et sa secte de l’Egoïsme sur cette affirmation que tout est songe, sauf nous-mêmes.Pour l'égoïste, lui seul existe. Je n'aperçois, où que je me trouve, que ma propre pensée. la vie se résume à mon rêve, c'est à dire à mes sensations. Fragilité du monde, fantômes de notre vie que nous traversons comme une feuille de papier : ce doute léger, poétique plutôt que philosophique, donne naissance à une doctrine dont le principe est le contraire du doute; il nie toute chose. Comme il y a plus d'affirmation encore dans le non que dans le oui, le scepticisme se fait catéchisme, catégorique et indéfendable.On ne saurait nous faire éprouver avec plus d'évidence que la raison contient en elle-même tous les germes de l'absurde.
Il ne reste rien de vrai de cette équipée au royaume des idées, que les mots, et encore...Les mots eux-mêmes sont devenus des courants d'air.
Qu'on n'aille donc pas chercher, dans les turbulences de ce voyage, les émotions du merveilleux. On y rencontre plutôt le fantasque, et c'est à un narrateur - et à un lecteur - désenchanté que parvient, à la fin du livre, la nouvelle de la mort de Gérard lagueret, descendant improbable d'un philosophe incertain.
Un picaresque cérébral nous fait heureusement sourire des amertumes cocasses qui rappellent aux personnages de M.Schmitt leur insignifiance perverse. Une gitane à l'oeil de braise ; une mésaventure amoureuse entre un homme et un autre homme que son masque rendait désirable, et, puisque tout est masque, mon Dieu, prenons ce qui vient ; des réunions farfelues, des vieillards nobles, des boulangers cocus : tout cela éclate comme des bulles, élégantes et abstraites, dans une prose d'ancien régime.
Tout le livre de M. Schmitt est un inventaire brillant des infirmités de l’esprit. Rarement on a déployé aussi savamment les sortilèges tout intellectuels de la raison pour en contester les pouvoirs. C’est peut-être ce qui nous retient d’aborder tout à fait au seuil de la déraison.